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Entre le Bien et le Mal

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Je vous donne un précepte.
Mais d’abord, pourquoi ?
Parce que j’en vois trop parmi vous qui, ayant subi des avanies, se montrent sans bonté ni douceur, avec une méfiance de mauvais aloi face au Bien.
Et dans le temps qui suit, ils se montrent d’une tiédeur comparable, indolents, blasés, fades devant le Mal qu’il faudrait abattre sans la moindre pitié et d’un coup net, mortel.
Au lieu de multiplier les grâces reçues, incapables de rendre une fraction de ce qu’ils ont tout de même hérité et qui pour la plupart les dépasse, ils sont tout aussi incapables de s’opposer aux vices des temps et, partant, à leurs propres avanies. Il n’y a qu’une main ferme à la barre d’un vaisseau qui sache lui éviter l’échouage. Leurs mains sont fuyantes et moites, plus habiles à détrousser qu’à commander.
Ils vont vous dire qu’ils n’ont pas tant reçu. Vous avez immensément reçu, et tout le drame est de ne pas donner davantage, c’est ainsi et non autrement que meurent les civilisations: par plus de perte que de gain.
Ne sachant plus ni gronder vraiment, tels des lions féroces, ni sourire vraiment, tels des enfants simplement et merveilleusement ravis, ils sont égaux en tout.
Ils jugent par avance qu’il vaut mieux pour eux se tenir à l’écart de la mêlée, parfois sans même le courage de le dire. Pour eux, tout est déjà joué.
Ils sont en fait, sous leur fausse humeur, la neutralité même, cette neutralité convenue de celui qui ne mise plus et ne risque rien, qui ne vit désormais à peu près que pour lui-même et ne veut dépendre de personne: folie la plus répandue. Commune retombée dans la grégarité.
Ils n’agissent en cela pas mieux que des organismes monocellulaires qui se sont rétractés au contact d’une aspérité – pensez à ces moules qui ne s’ouvrent plus, à ces bacilles à jamais forclos. Ou encore, ils sont le serviteur qui a caché les talents au lieu de les engager, ils sont l’orgueil froissé à quoi on ne le reprendra plus. Ils ont compris la leçon, ils ne s’y risqueront plus. Ils ne se feront plus avoir. J’ai dit déjà que cette sorte-là préférerait n’importe quoi plutôt qu’on les dise dupés. Ils sont devenus définitivement des petits et ils sont déjà retranchés du reste.
Ils se retiennent devant un Bien en disant: « Je ne vais tout de même pas perdre la face à nouveau, à m’épancher; et puis que cache ceci ? »
Ils se retiennent devant un Mal en disant: « Je ne suis plus étonné, c’est logique, je ne vais pas montrer une quelconque candeur en me choquant, après tout ce dont j’ai entendu parler. Me précipiter pour me retrouver seul en première ligne ? Jamais plus! »
Ils n’ont pas tort strictement au sujet de ce risque mais ils ont tort d’arrêter là leur pensée, et de ne pas chercher à faire en sorte qu’ils ne soient plus seuls, « en première ligne ».
En première ligne de quoi, du reste ? Ils ne risquent pas leur peau, que l’on sache.
Mais peu importe pour le Démiurge: ce qui compte à ses yeux, c’est qu’ils ont entre-temps été domestiqués, ils sont pratiquement sans réaction, à peine plus que l’amibe, face au Bien et au Mal.
Il me semble qu’on a perdu cette qualité d’être humain quand on n’a plus la capacité à s’horrifier et à s’émerveiller.
Pour finir, ils désapprennent qu’il faut aimer et recevoir la vie autant qu’il faudrait haïr la mort.
Bien et Mal, il n’y a en fait rien par-delà, si l’on y songe vraiment, tout ce qu’on (Nietzsche compris) a dit ‘par-delà’ se situe exclusivement au-milieu.
Leur drame, c’est justement d’être trop au-milieu. Ils nivellent Bien et Mal de la même manière.
L’autre drame de tout individu est d’être trop constamment en quelque point fixe entre Bien et Mal: méchants et irritables toute leur vie ou bons et imperturbables toute leur vie. Ou tantôt raisonnables et tantôt excessifs toute leur vie. En fait, au-delà des variations cycliques propres à tout organisme, je le répète, ils sont d’une constance comparable au climat, et lamentablement prévisibles. Cibles faciles. Voilà des gens « égaux à eux-mêmes », quelle tristesse. Au moins, ils n’auront aucun ennui au tribunal, ce temple du conservatisme et du réflexe bourgeois.
Que foutez-vous perpétuellement à ce point fixe entre Bien et Mal ? Vous êtes dans la mire et ne représentez nul danger. On vous voit venir, ou plutôt on vous voit ne pas bouger. Allez d’un bout à l’autre du Bien à faire et du Mal à abattre. Surprenez tantôt par votre pleine candeur et tantôt par votre impitoyabilité, et qu’on sache que l’une est pour le Bien que vous redistribuez et l’autre pour le Mal que vous exterminez.
Un individu qui pousse la Bonté jusqu’à pardonner au Mal n’est pas plus ennemi de Dieu que le criminel endurci. Ce ballot ouvre les portes aux déchéances et leur fait ouvrir les portes à tous ceux qui le suivent avec cette admiration sirupeuse caractéristique des dévotes sentimentales et des Tourangeaux. Tant de prêtres* sont dans ce cas pitoyable.
Voici la grande masse de nos contemporains : nivelant Bien et Mal en leurs actions, ils reçoivent tout de manière à peu près égale, ils peinent à sourire, ils peinent à jouir, ils peinent à pleurer, ils peinent à se battre, ils peinent à travailler, ils peinent à encaisser, ils peinent à sermonner (combien lisent leurs sermons recopiés d’un autre – vous vous dites prêtre, à ne pas parler pour Dieu par vous-même ?)… ils peinent à vivre au-dessus de la condition de l’organisme cellulaire, en fin de compte.
Beaucoup considèrent qu’ayant eu à subir, ils doivent se méfier, se tenir loin de tout et ainsi, sans s’en rendre compte, se font non seulement égoïstes et rendent les autres ainsi, mais totalement inutiles à leur siècle où leur âme, qui contient leur esprit et leur corps, sont requis.
Parfois, avec un peu plus de générosité, ils craignent pour ceux dont ils ont la charge: ce n’est qu’un tout petit peu mieux car, je le redis, il ne s’agit pas que d’éviter un mal, il faut aussi le combattre et faire un bien. Point de fureur et de combat contre le Mal, point d’emportement pour le Bien ? Vous êtes inutile, vos gens sont perdus.
Le pèlerinage évoquait aussi une prise de risque: partir, s’exposer.
(Mais je ne désespère en rien: le petit nombre a toujours tout racheté, à la Grâce de Dieu)
J’ai dit qu’il fallait aller d’un point à l’autre entre faire le Bien et combattre le Mal .
Au final, il importera bien moins d’avoir combattu le Mal que d’avoir produit de grands biens, car quel trésor aurez-vous à présenter au Jugement qui vous attend de manière inéluctable ? ce jugement qui sortira d’abord de vous, à votre propre sujet:
Alors voici mon précepte:
Pour le bien que vous avez à faire, veillez à conserver la simplicité, la joie, l’émerveillement et la bonté que vous avez à donner, comme si oncques ne vous avait jamais nui.
Pour le mal que vous avez à combattre, soyez féroce et sans rien oublier, n’ayez aucun répit ni aucun pardon car on ne pardonne pas au Malin, ne laissez pas de fuyard, pas de prisonnier: exterminez l’idée fausse, le vice, le péché jusqu’au dernier .      
                                                                                                                                                                                                                              10291108_1494103494141188_8253762872321707956_nMax Montgomery
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* Si je parle souvent de prêtre, c’est qu’il est l’homme qui se terre en la plupart d’entre nous, c’est la condition première de tout homme digne de ce nom.
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2 Commentaires

  1. CathyDG

    11 février 2021 à 19 h 27 min

    Intransigeant oui…comme un puriste sait l’être.

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  2. Artemise

    8 février 2021 à 0 h 22 min

    Heureusement que le dernier paragraphe adoucit le reste du récit…Max Montgomery ( ou RDW) serait -il aussi intransigeant que le personnage de Reinhardt Tarkand ?

    Répondre

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